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Les Journaux d'actualité sous l'Occupation

Premiers médias de propagande tant pour le régime de Vichy que pour les autorités d'occupation, les actualités cinématographiques représentent un enjeu capital pour influencer l'opinion publique.

Chroniques des journaux d'actualités dans la France occupée

Les actualités cinématographiques projetées dans les salles obscures en France occupée sont les premiers médias de propagande tant pour le régime de Vichy que pour les autorités d'occupation. L'enjeu est tel qu'une lutte âpre s'opère en coulisse pour obtenir le monopole tant de la production que de la diffusion des journaux d'actualités.

Quel rôle, les propagandistes, accordent-ils aux actualités ? Pourquoi les journaux d'actualités font-ils l'objet de tant de convoitises ? Quel crédit apporter au contenu ? Comment décrypter l'information ?

L'ensemble des documents cités sont conservés à l'Institut National de l'Audiovisuel.

Du double monopole au journal unique

Dès l'été 1940, deux programmes de propagande se mettent en place de part et d'autre de la ligne de démarcation : l'un relevant de l'État Français, l'autre des autorités d'occupation. Les Français ne verront pas les mêmes images selon qu'ils se situent dans la zone occupée ou la zone libre. Un double monopole s'exerce. En zone occupée, les autorités d'occupation diffusent l'édition française des Actualités Mondiales de la Deutsche Wochenschau. Le régime de Vichy réplique. Jean-Louis Tixier-Vignancour, secrétaire adjoint à l'Information pour le cinéma et la radio, s'adresse aux deux principaux journaux d'avant-guerre : Pathé-Journal et France-Actualités. A partir du 10 octobre 1940, France-Actualités-Pathé-Gaumont obtient le monopole de la production et de la distribution en zone libre. Le premier numéro est diffusé le 15 octobre 1940.

L'État Français instaure par la loi du 26 octobre 1940, portant sur la réglementation de l'industrie cinématographique, la fin du double programme instauré en 1933. Désormais la séance de cinéma se compose du journal d'actualités suivi d'un ou deux documentaires, d'un dessin animé et d'un seul film d'une durée moyenne d'une heure.

Sous l'Occupation et malgré le contexte, les salles de cinéma font salles combles : le nombre de spectateurs n'a cessé d'augmenter. Il faut attendre 1944 pour que les salles se vident tout en restant à des taux de fréquentation supérieurs à ceux enregistrés en 1939.

Les réactions du public sont de plus en plus vives dans les salles de la zone occupée lors de la diffusion des Actualités Mondiales : ricanements, éclats de rires, manifestations progaullistes, etc. Ces réactions sont prises très au sérieux par les autorités d'occupation car elles attestent l'échec du processus de séduction engagé. De son côté, France-Actualités-Pathé-Gaumont se trouve en manque de sujets.

En novembre 1940, Français et Allemands signent un accord prévoyant l'échange de documents entre France-Actualités-Pathé-Gaumont et Actualités Mondiales. Pétain © Tous droits réservésCet accord permet à l'occupant d'étendre son influence dans la zone libre, et au secrétariat d'État à l'Information du régime de Vichy de diffuser l'image du Maréchal Pétain sur l'ensemble du territoire et à l'étranger. Les échanges de documents entre les deux journaux s'intensifient à partir de janvier 1941.

© Tous droits réservés

La lutte est âpre pour le monopole de l'information. Des pourparlers engagés dès novembre 1940, se concluent par un accord après le départ de Tixier-Vignancour le 21 janvier 1941 et aboutissent à la création en mai 1942 d'un journal unique France-Actualités. Son conseil d'administration est mixte (représentants français et allemands y siègent), présidé par Henri Clerc avec pour vice-président Wilhelm Knoth. Von Weyrauch est chargé de sauvegarder les intérêts allemands. La ligne politique a pour axe principal la défense de la politique de collaboration européenne qui s'appuie sur une victoire de l'Allemagne. Mais, cette propagande par l'image, ne peut pas adopter les mêmes principes que celle réalisée pour les Allemands : la culture de l'image est différente.

A partir de 1943, de véritables parties de bras de fer opposent Henri Clerc et Von Weyrauch. Clerc prône une propagande sournoise et discrète s'opposant aux techniques et principes de la propagande des autorités d'Occupation. Son rôle devient de plus en plus fictif. La politique de l'occupant se radicalise au fur et à mesure que son armée enregistre des échecs. L'imagerie allemande s'impose de plus en plus dans les actualités. Clerc est démissionné. Philippe Henriot prend les fonctions de secrétaire d'État à l'Information en 1944. Les écrans français deviennent nazis sur l'ensemble du territoire.

Que voient les Français ?

La séduction par l'image

Les actualités cinématographiques diffusées par les Actualités Mondiales dans les salles obscures de la zone occupée dès août 1940 participent à une propagande de protection, répondant, au lendemain de la signature de l'armistice, au principal soucis de l'occupant : séduire. En ce sens, les deux reportages, diffusés respectivement les 7 et 14 août 1940, Les Allemands contribuent au redressement du pays où l'armée d'occupation nous est présentée soucieuse de la reconstruction des ponts et des lignes de chemin de fer du pays, et le reportage Distribution de soupe populaire aux réfugiés dans le quartier de Montmartre à Paris, participent à cette volonté de convaincre l'opinion publique française que l'occupant est « Korrekt ». Ces deux reportages sont tournés par les services de reportage allemands. À partir d'octobre 1940, les opérateurs allemands sillonnent la France occupée pour réaliser leurs reportages. Jusqu'à cette date, les actualités diffusées étaient communes à celles de Berlin. Désormais, la vie quotidienne des Français prend place sur les écrans des salles obscures en témoigne le reportage Les moyens de locomotion à Paris diffusé le 9 octobre 1940 par les Actualités Mondiales. En moyenne, les reportages durent une minute.

L'anti-France

Les autorités d'occupation développent rapidement une propagande d'agitation et d'exclusion. Le reportage Exposition maçonnique au Petit Palais, diffusé le 30 octobre 1940, l'illustre. Ce reportage fait échos à l'exposition antimaçonnique ouverte le 12 octobre 1940 au Petit Palais à Paris, co-financée par les services allemands et ceux de Vichy. Elle consiste essentiellement en une reconstitution des temples et ateliers des diverses obédiences interdites par Vichy. Les campagnes de propagande d'agitation et d'exclusion touche l'ensemble des médias : affiches, presse, radio. Le cinéma est également un outil privilégié. Les services de la Propaganda Abteilung, délégation du ministère de la Propagande du Reich en France occupée, commandent en 1942 à Paul Riche (alias Jean Mamy) la réalisation du film Forces occultes, sorti sur les écrans le 10 mars 1943 à Paris.

La figure du « Sauveur »

La propagande d'agitation et d'exclusion des autorités d'occupation s'oppose à la propagande d'intégration prônée par le régime de Vichy. Toutefois, face à l'échec de leur programme de séduction, les services allemands, compte tenu de la popularité du Maréchal Pétain, utilisent son image. Aussi, ils introduisent dans leurs reportages des commentaires du Chef de l'État français alimentant ainsi la confusion chez les spectateurs sur la nature du commanditaire. À l'issue des accords signés entre les autorités d'occupation et le régime de Vichy, concluant à l'échange de documents entre Actualités Mondiales et France-Actualités-Pathé-Gaumont, Actualités Mondiales diffusent le 6 novembre 1940 en zone occupée le reportage Le Maréchal Pétain à Vichy.

Pétain foule © Tous droits réservés

Le Maréchal Pétain et la jeunesse © Tous droits réservés

Ce reportage véhicule une image anodine du maréchal et présente les Français comme proche de leur chef, rassemblé autour de ce dernier. Les opérateurs attitrés du Maréchal le présente, dans le reportage La visite du Maréchal Pétain à Lyon diffusé sur les écrans en décembre 1940, proche des Français, directement accessible et sans intermédiaire.

L'entrevue entre le Chancelier du Reich et le Maréchal Pétain à Montoire le 24 octobre 1940 se devait d'être figée sur la pellicule des opérateurs. Le reportage diffusé à la Libération par France-Libre-Actualités montre la poignée de main entre les deux hommes qui scelle la voie de la collaboration. Or, cette image est absente du reportage diffusé le 6 novembre 1940 sur les écrans. Et pour cause. Gêné par l'assistance, l'opérateur, à la différence des photographes présents, n'a pas pu immortaliser l'événement. Seul apparaît sur la pellicule le dos de l'assistance. L'image proposée à la Libération est une réintroduction.

« La lutte contre le bolchevisme »

Le ton de la propagande se durcit à partir de 1941. En zone occupée, à l'image de Paris, les écrans sont envahis par les films qui illustrent les campagnes de l'armée allemande. Le 22 juin 1941, l'Allemagne envahit l'Union Soviétique. Dès le début, ce conflit prend des accents de croisade européenne contre le bolchevisme. Les Actualités Mondiales s'en font l'écho. Le reportage, La Guerre à l'Est : entre la mer d'Azov et le lac Llmen, diffusé le 24 octobre 1941, plonge le spectateur au cœur des combats par la technique de la caméra embarquée dans un avion. La volonté affichée étant de faire participer ce dernier au conflit en usant du registre de l'émotion par la dramatisation. Le journal de France-Actualités du 7 mai 1943 diffuse le reportage La tragédie de la forêt de Katyn. Les Allemands ont découvert un charnier d'officiers polonais dans la forêt de Katyn. Le reportage montre une partie de l'exhumation des corps et les débuts de l'enquête menée par des médecins légistes et des criminologues européens. Le propos tenu insiste sur l'assassinat organisé par les Soviétiques (mains liées dans le dos, coup de revolver dans la nuque). Le principe utilisé est le principe de la propagande par ellipse en remplaçant les informations relatives aux revers de l'armée allemande sur le front de l'Est et l'avancée des troupes soviétiques par des scènes qui noircissent le régime bolchevique. Un moyen de détourner la réalité.

Le retour à la terre

Le service civique rural instauré par le Régime de Vichy, loi du 10 mars 1941, est présent sur les écrans de la zone occupée. Le reportage Appel du service civique rural aux jeunes des villes est diffusé le 17 juillet 1942 par les Actualités Mondiales. Le souci du ravitaillement occupe une large place. Le service civique rural rassemble 300 000 jeunes des villes sommés de venir en aide aux paysans pour assumer les tâches de la ferme. Ce reportage montre à la fois les travaux agricoles lors de la moisson 1942 et la manière dont la propagande de Vichy en rend compte : le retour à la terre est illustré par la mise en place du service civique rural pour les " jeunes citadins oisifs ".

agriculteur © Tous droits réservés

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Le débarquement - 6 juin 1944

Enfin, le reportage Invasion anglo-américaine en Normandie, diffusé le 23 juin 1944, par France-Actualités, présente au public le débarquement comme un traumatisme. Les images sont similaires à celles consacrées à l'exode de 1940. Pour éviter les hors champs, les opérateurs utilisent des plans panoramiques donnant l'illusion que les images présentent la réalité de l'événement et valorisent la résistance de l'armée allemande face aux Alliés.

Pour conclure, deux groupes distincts se dégagent dans les productions selon le commanditaire : le régime de Vichy ou les autorités d'occupation.

Vichy pratique une propagande d'intégration. La volonté est de rassembler la population autour du chef, le Maréchal Pétain, et de faire oublier la ligne de démarcation.

Les autorités d'occupation et les collaborationnistes, quant à eux développent une propagande d'agitation et d'exclusion. Au centre du propos, la stigmatisation des ennemis désignés (juifs, franc-maçon, « croisade contre européenne contre les bolcheviques »).

La propagande filmique est majoritairement restée le fait de journalistes collaborationnistes et d'opérateur de la presse filmée.

© Tous droits réservés
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En savoir plus

Page réalisée à partir de la conférence donnée au Centre "Résistance & Liberté" par Jean-Pierre Bertin-Maghit, professeur d'études cinématographiques à l'université Michel de Montaigne-Bordeaux III.

Vous pouvez retrouver l'intégralité des analyses de Jean-Pierre Bertin-Maghit, dans son ouvrage, Les documenteurs des Années Noires, Nouveau monde éditions, 2004.

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